Le renseignement français avec le Préfet Ange Mancini

Le mardi 3 mars 2020, Géostratégies 2000 recevait, autour d’un petit déjeuner organisé au Palais du Luxembourg, Ange Mancini, créateur et chef du RAID (1985-1990), coordinateur national du renseignement à la Présidence de la République sous Nicolas Sarkozy et François Hollande. Au cœur de la communauté du renseignement français pendant de très nombreuses années, Ange Mancini nous a présenté la nouvelle configuration de nos services de renseignement qui témoigne d’une adaptation et d’une réorganisation indispensables, face aux attaques terroristes multiples et à la mondialisation de la criminalité organisée. Il a également évoqué les réponses sécuritaires attendues face à ces menaces. Depuis la nuit des temps, les Etats ont un besoin vital de renseignements. Les Britanniques avec l’Intelligence Service, sont considérés comme les meilleurs. Les Français, pour leur part, sont plus perçus comme des « barbouzes ». En fait, nous ne partageons pas la même conception du renseignement, reconnait, au départ, Ange Mancini. Dans les années 80, les menaces terroristes  internationales se multiplient, la violence explose, avec des revendications différentes. Il y a les indépendantistes (FLNC, ETA…), les mouvements pour la Libération de la Palestine (Carlos, Abu Nidal…) et aussi les « révolutionnaires d’extrême gauche » comme la Bande à Baader, les Brigades Rouge, et Action Directe, qui a notamment assassiné George Besse, le PDG de Renault. Il y avait alors trois grandes entités qui chapeautaient tout le renseignement : le SDEC ; la DST et les Renseignements Généraux. En 2008, une réorganisation a lieu. Le CIR (Conseil Interministériel du Gouvernement.) est supprimé et deux structures sont mises en place : le Conseil National du Renseignement, qui est l’instance suprême, et le Coordonnateur National du Renseignement, qui, à partir de 2017, chapeaute également la lutte anti-terroriste. C’est le pilote stratégique du renseignement français. Il conseille le Président de la République, mais n’appartient pas à son cabinet. Il rapporte devant le Conseil National du Renseignement, veille à la mise en œuvre des décisions et à la bonne coopération des services. Il élabore le Plan National d’Orientation du Renseignement, une feuille de route qui s’adresse aux six services. A savoir : la DGSE (Direction générale de la Sécurité Extérieure) ; DGSI (Direction Générale de la Sécurité Intérieure) ; la DRM (Direction des Renseignements Militaires), la DPSD (Direction de la Protection et de la Sécurité de la Défense) , la DNRED (Direction Nationale du Renseignement et des Enquêtes Douanières) et Tracfin, le pôle financier. Il définit la priorité des luttes. C’est une fonction compliquée à gérer, mais le schéma, compact, est très efficace, se réjouit Ange Mancini. Beaucoup d’événements tragiques ont été évités grâce à l’action quotidienne de ces services, qui se complètent et s’entraident. Chaque semaine, ils se réunissent, ce qui leur permet d’avoir une vision complète et un tableau synthétique de la situation. Le Renseignement devrait interpeller chaque Français. Pour y parvenir, nous devrions évoluer vers une approche à l’anglaise. Outre-Manche, le renseignement, à la fois humain et technologique, est au cœur de la stratégie politique, conclut Ange Mancini. Le débat, animé par Paul Rechter, Président de Géostratégies 2000, très riche en échanges, a permis de répondre aux nombreuses questions. Paul Rechter (Président de Géostratégies 2000) Les moyens budgétaires augmentent mais ils sont encore modestes, comparés notamment aux services allemands.  Comment expliquez-vous cela, alors que le renseignement est une des priorités des politiques publiques ? Je ne suis pas d’accord. Il y a eu de gros progrès. Le budget est en hausse , des efforts ont été déployés. Le renseignement dépend de trois ministères différents pour son financement, l’Intérieur, la Défense et Bercy. Ceci peut être un frein. Aux Etats unis, par exemple, le DNI (le coordinateur) défend le budget des 16 agences de renseignement au Congrès. Il n’a qu’un seul interlocuteur. Il faut aussi recruter, former du personnel compétent, capable de faire ressortir au bon moment les éléments nécessaires. Une Académie du renseignement a été créée pour donner une vision commune. Il faut également savoir que la manipulation du renseignement existe. Nous avons des alliés et en même temps des rivaux, nous sommes toujours en compétition. Jean-Louis Pierrel (Relations Universitaires IBM France- Secrétaire général adjoint Géostratégies 2000) : Quel est le niveau de confiance vis à vis des politiques, Comment mesurer l’efficacité ? Nous n’avons pas de contacts. Nous ne faisons pas le même métier. Mais il y a des délégations parlementaires qui contrôlent le fonctionnement des services. Et nous sommes au service de la vision politique du pays.   Philippe Mauger (Directeur à France Télévision - ER) ; Carole Amouyel-Kent (Présidente de la Oxford University Society of Paris) ; Richard Hallows (Directeur Développement International Cerestar - Groupe Beghin Say -ER) : Quid de la coopération européenne internationale ? Y a-t-il des risques avec le Brexit ? La coopération internationale est complexe. Le renseignement est très opérationnel, et il est compliqué d’échanger totalement. Nous entretenons des liens privilégiés avec les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, l’Allemagne et Israël. Il y a surtout des coopérations ponctuelles, notamment pour la lutte antiterroriste, où la coordination est excellente. Pour les renseignements économiques, c’est plus difficile, car nous sommes en concurrence directe. Elèves du Lycée Maurice Ravel : Que pensez-vous des outils informatiques et de la façon dont ils sont utilisés, notamment aux USA ? Il y a un équilibre difficile à trouver entre efficacité et respect des libertés individuelles. C’est le job de nos délégations parlementaires, qui sont en charge du contrôle. Elèves du Lycée Hélène Boucher : Comment lutter contre le cyber terrorisme ? Quels moyens sont mis en place ? La DGSI et la Gendarmerie Nationale ont créé et développé une entité, qui suit les attaques dans ce domaine. Avec la cyber criminalité, il ne faut pas se laisser berner, il faut être vigilant au quotidien. C’est une question « d’hygiène de vie » et c’est une vraie dimension de la lutte contre le cyber terrorisme. Philippe Beauvillard (Président du Syndicat de la Presse Culturelle et Scientifique) : La grande criminalité internationale, par son infiltration au cœur de l’économie, n’est-elle pas aussi menaçante pour l’Etat et la démocratie, que le terrorisme ? Que font nos services face à l’espionnage économique ? C’est un enjeu majeur. Nous aidons les entreprises à se défendre. Nous devons détecter les attaques., car c’est très dommageable pour notre économie. C’est un travail essentiel pour les renseignements. Pierre Amouyel (Ingénieur général des Mines honoraire) : L’indépendance des six services a-t-elle pu conduire à des échecs? Pour moi, c’est l’inverse. Cela a insufflé une forte cohésion. Les différents acteurs voient qu’ils font le même métier. cela les a rapprochés, ils développent une culture commune. Ainsi, ils se font plus confiance et échangent plus facilement. C’est une évidence, la bonne coordination des services a évité des actes terroristes. Roger Cuckierman (Ancien Président du CRIF): Face au danger islamiste, a-t-on assez d’arabophones dans le monde du renseignement? La question des linguistes est très importante. Il faut les attirer avec de bonnes rémunérations, rendre le métier attractif. J’ai œuvré en ce sens. Il faut du personnel parlant l’arabe, mais aussi l’afghan, le chinois…. Y a-t-il une collusion entre terrorisme et grand banditisme ? (interlocuteur non nommé) Au départ, les mouvements indépendantistes et séparatistes utilisent le banditisme pour se financer, mais ensuite, c’est seulement une justification pour « piquer du fric ». Ce fut le cas d’Action Directe. Le grand banditisme, pour sa part, se mêle peu du terrorisme. C’est mauvais pour les affaires, il préfère gagner de l’argent. Pascal Pincemin (Corexalys - Membre du Comité stratégique) : Est-on en train de délaisser la dimension clé du renseignement humain, au profit du renseignement technique ? Chaque pays a une pratique qui lui est propre. Les Britanniques recrutent dans les universités, car le renseignement est un secteur « noble ». En France, jusqu’à peu, ce n’était pas le cas. On trouvait surtout dans le renseignement des fonctionnaires militaires et civils, qui n’en tiraient pas grand bénéfice. Mais tout ceci est en train d’évoluer. Il y a de plus en plus de candidats, avec un profil intéressant. La série « le Bureau des Légendes » a un impact certain. L’attractivité s’améliore. Michel Troiekouroff (Juriste) : Etes-vous entravés par une notion exagérée des libertés publiques et des droits de la justice ? Le cadre légal du renseignement est suffisant pour agir. Mais il y a toujours un équilibre à respecter. Il y a aussi un bon contrôle à postériori, ce qui est essentiel. En amont, ce n’est pas nécessaire. Je suis un défenseur du contrôle, car cela donne de la crédibilité. Jean-Louis Vichot (Délégué Général de l’UDESCA- Président de l’ADOSM. Vice-Président de Géostratégies 2000) : Avec la fin des Renseignements généraux, y a-t-il eu une perte de connaissance sur l’état d’esprit du pays ? Le mouvement des « Gilets Jaunes » semble avoir surpris le pouvoir ? Paul Rechter : Tout comme la montée en puissance d’une extrême gauche très radicale et violente ? Il faut faire une distinction entre les Gilets Jaunes et les Black Blocks. Les « Gilets Jaunes » sur les ronds-points, c’est un peu un retour à l’ambiance que l’on trouvait dans le bistrot du village. La violence, elle, a été prise en compte par des groupuscules. Depuis la Révolution russe, cela s’est toujours passé ainsi. Après la disparition des Renseignements Généraux, il y a eu un petit flottement , ce qui était perturbant, car il y avait moins de lien avec la société profonde. Mais , ce n’est plus le cas. Le Renseignement territorial a réussi à se structurer et joue totalement son rôle. Danièle Bourguignon (OCDE - ER) ; Andrew Lloyd (Oxford Alumni) : Quels sont les liens entre les sociétés privées de sécurité et nos services de renseignement ? Les sociétés privées, sur leurs créneaux, peuvent être mieux placées. Mais ce qui fait la force du renseignement, c’est son universalité. Pour les USA, dans le tiercé de tête de leurs alliés, on trouve les Britanniques, les Australiens (ils sont les yeux des Etats-Unis sur la Chine) et les Français. Israël et la Corée du Sud sont également très bons, mais leur but est avant tout leur propre survie. Alain Girod (Directeur commercial Entreprise de communication) : Comment le simple citoyen peut-il renseigner les services compétents ? Il faut d’abord aller au poste de police ou de gendarmerie, qui recueille l’information , qui peut être transmise au top niveau, en fonction de son intérêt et e sa qualité. Pierre Lepetit (Consultant) ; Jean-Claude Richard (Ancien ambassadeur de France en Asie Centrale) : Quid de la question corse ? Peut-on compter sur un renoncement à la lutte armée du FLNC et autres séparatistes ? J’ai été, de 1999 à 2002, Préfet de Police en Corse. La question indépendantiste a été mal gérée au départ. Il s’agissait de petits trafics mafieux autour d’exploitations vinicoles, avec des rapatriés d’Algérie. La police a lancé un assaut disproportionné, il y a eu un mort. Cela a entraîné une révolte et la création du FLNC en 1976, peu actif au début. Mais il monte en puissance. Des centaines d’attentats par an. Heureusement sans victimes, mais avec une forte portée symbolique.  813 attentats en 1982, dont 107 une même nuit en août. En 1983, Robert Broussard est nommé Commissaire de la République pour rétablir l’ordre. Le FLNC, qui est dissous, devient clandestin et se scinde en deux courants. Cela fonctionne, les attentats diminuent. S’ensuit une grande exploitation politique; l’instauration d’ « impôts révolutionnaires » qui sont surtout du racket pour vivre confortablement , et ont très peu de lien avec une quelconque idéologie. Dans les années 90, les règlements de compte entre les différents courants font près de 50 morts. Et en juin 2014, les armes sont déposées. Le renseignement a plutôt bien géré le problème corse, mais tout est loin d’être réglé. Les nouvelles structures politiques , une collectivité unique, issue de la fusion des deux départements et de la collectivité territoriale, ne font pas l’unanimité. Il y a beaucoup d’espoirs déçus. Marie-Clotilde Hingray Propos non revus par intervenants