Rencontre avec le Père Patrick DESBOIS, Président de Yayad-in Unum

Le mardi 28 janvier 2020, Géostratégies 2000 recevait le Père Patrick Desbois, ancien Directeur du Service national des évêques de France pour les relations avec le judaïsme et actuellement Consulteur de la commission du Saint Siège sur ces mêmes questions. Président fondateur de l’organisation Yahad-in Unum, lancée conjointement par Monseigneur Lustiger, le Cardinal Ricard et le Rabbin Singer, il œuvre sans relâche pour la transmission de la mémoire, pour rendre une identité à tous ces inconnus dont le seul lien était d’être né juif. il nous a livré un témoignage bouleversant sur ces tragédies et nous a apporté un éclairage pertinent et très documenté sur ces massacres de masse, toujours d’actualité, avec le génocide des Yézidis commis par Daesh. C’est mon histoire familiale - un grand père déporté au camp de Rawa-Ruska- qui m’a fait découvrir le drame des Juifs ukrainiens, relate sobrement le Père Desbois, qui, à ce jour, a identifié plus de 2900 fosses communes, où reposent les corps de 1 500 000 juifs, et a interviewé plus de 7000 témoins de ces massacres, de la Lituanie à l’Azerbaïdjan. Au début de ces enquêtes sur les tueries perpétrées par des unités allemandes (Einsatzgruppen) sur des juifs, des tziganes et des handicapés, personne n’osait parler. Puis, après la chute de l’Empire Soviétique, les langues se délient et des « gens simples » commencent à raconter leurs souvenirs. Il y a d’abord un « architecte » qui arrive quelques jours avant, pour calculer la profondeur de la fosse commune, qu’ils font creuser à des juifs, 3 jours avant les massacres. C’est une organisation imparable, 1500 juifs sont fusillés en une seule journée et parfois, pour économiser les munitions, des « pousseurs » allemands les jettent vivants dans les fosses. Mon grand-père a dû assister à ces horreurs, et c’était son secret, raconte le Père Desbois, qui met alors tout en œuvre pour que soit reconnue la « Shoah par balles », en collaboration avec Monseigneur Lustiger. Commence un long travail d’investigation avec des policiers, des archéologues et des historiens pour comprendre les mécanismes et empêcher que ces massacres de masse ne se reproduisent. Les archives soviétiques (16 millions de pages) sont traduites, tout comme les archives de la justice allemande. En parallèle, le Père Desbois recueille les témoignages, en se rendant sur place, en conversant avec les habitants, et il localise les fosses, une dans chaque village, qui « mettaient 3 jours avant de mourir »… Et se rend compte que ces villageois aimaient voir des gens exécutés, quand ils sont sûrs de ne pas être les victimes. Les écoles sont fermées, ils emmènent leurs enfants, ce sont en quelque sorte des « exécutions publiques habillées en peine de mort légale ».  Ils sont attirés car ils espèrent récupérer une chaussure, un manteau, des pièces d’or et certains sont affectés à des tâches bien précises. 22 métiers sont requis pour perpétrer ces génocides, et c'est impossible sans l’accord tacite des voisins, qui volent les biens disponibles (animaux dans les fermes, marchandises dans les magasins). On assiste même à un phénomène de « remplacement ». Ils mangent dans la vaisselle des morts, s ‘habillent avec leurs vêtements. MEMOIRE  ET VIGILANCE Le même processus s’est produit, lorsque Daesh a décidé d’exterminer les Yazidis, note le père Desbois qui insiste sur la transversalité de ce mode de tuerie systématisé. Ces fosses communes ont un avantage. Cela ne fait pas de « mémoire ». Et pourtant,  y a deux fois plus de victimes qu’à Auschwitz. Au nord d’Odessa, la plus grande contenait environ 50 000 corps. En Biélorussie, 45 000. A Mossoul, les fosses communes ont disparu. Tout comme à Brest Litvosk, où 45 000 personnes ont été fusillées sans laisser aucune trace. Les souvenirs collectifs et personnels sont rasés. C’est un plein succès. Toutefois, des photos (plus de 400) ont été envoyées par les militaires allemands à leurs familles, c’était grand public et totalement assumé, mais peu connu dans le monde, remarque le Père Desbois. Hitler est devenu la marque des « tueurs en masse ». Beaucoup de ses livres se trouvent sur les étals de marché, en Irak. Il représente un héritage, une référence transversale. Les tueurs avaient une méthode et ils ont transmis leur savoir-faire. Par exemple, les personnes âgées ou handicapées, trop lentes, étaient éliminées tout de suite, car tout était réglé avec une grande minutie. Et il y avait aussi un côté « folklorique ». Le soir, les Allemands font la fête avec de la musique, de l’alcool, un bon repas préparé par les femmes du coin. C’était des opérations très décentralisées, prises localement, avec beaucoup de dérives. Il y avait toujours des viols, et les jeunes filles étaient tuées en dernier, dans une autre fosse commune. Notre mission est de préserver ces fosses, de donner une sépulture digne à tous ces morts. On ne peut pas construire une démocratie sur des victimes, plongées dans l’anonymat. Il faut lutter contre le négationnisme qui se démultiplie. Pour chaque crime, nous avons la preuve, les témoins, les artefacts jetés par les victimes. Quand le crime est concret, la mémoire disparaît moins, conclut le Père Desbois. Après cet exposé très poignant, Paul Rechter, Président de Géostratégies 2000, a animé le débat, riche en échanges. Paul Rechter - Président de Géostratégies 2000) : Quelles actions menez-vous auprès des Yazidis victimes de Daesh en Irak ? La religion des Yazidis est monothéiste et puise une partie de ses croyances dans le zoroastrisme, originaire de la Perse antique. C’est l’une des populations les plus anciennes de la Mésopotamie. Pour Daesh, ce sont des mécréants. Ils ont isolé les enfants et les ont transformés en terroristes, après un lavage de cerveau de quelques mois. Ils ont oublié leur langue, et ils ont tué. Au moment de leur chute, les Djihadistes les ont revendus très cher à leur famille, mais ils ne reconnaissent plus leur mère.  Nous essayons de leur redonner une identité. Mais il est très difficile de les resocialiser, particulièrement en milieu mixte, avec des filles. Leur seule formation : la guerre et la radicalisation. Eric Bonsch (Secrétaire Général - Cercle Contrat Liberté Equité) : En Ukraine, les tireurs allemands ont-ils été identifiés ? Des supplétifs ukrainiens ? Des officiers SS ? Y a-t-il eu des poursuites judiciaires à leur encontre ? L’Union Soviétique a rendu énormément de jugements. Beaucoup d’accusés ont été fusillés parce qu’ils étaient considérés comme traîtres à la nation et non pas parce qu’ils avaient tué des juifs. Chez les Allemands, seuls les haut gradés sont responsables. Si vous étiez un simple militaire, sous les ordres d’un chef, vous n’étiez pas considérés comme coupable. Pour Daesh, là, les responsables sont poursuivis. Les personnes que nous avons interviewées ne connaissent pas notre opinion au sujet des juifs. On ne demande pas ce qu’ils pensent, mais ce qu’ils ont fait. Ce sont des reconstitutions. Il n’y a pas de sentiments, de demandes de pardon. C’est une « autre planète », où le repentir n’existe pas. Jean-Claude Richard (Ancien Ambassadeur de France en Asie Centrale) : Avez-vous ressenti du regret chez les enfants qui ont assisté aux tueries ? Ou sont-ils indifférents ? On observe une soviétisation de la réaction. C’est un traumatisme, au milieu de nombreux autres, comme la famine, la déportation. Là où certains ont éclaté en sanglots, c’est lorsqu’ils se rappelaient leurs copains de classe tués. Mais cela fait partie d’un ensemble. ensuite, il y avait l’appropriation des biens. Certains vont vivre dans la maison de ceux qui sont morts. Donc, c’est très compliqué… Eric Verstraete (Directeur financier Développement Construction Bouygues TP) : Avez-vous été confrontés dans vos recherches aux exécutions qui ont pu être faites par le NKVD avant l’invasion nazie de l’URSS ? Si on veut continuer nos investigations, on évite de parler de ce sujet. Nous pouvons compter sur la pleine coopération des autorités russes, uniquement si nous restons dans les limites qu’on nous accorde. On ne peut pas enquêter sur les fosses soviétiques. Par exemple, nous avons appris que des bouddhistes avaient fusillé des milliers de juifs dans une République soviétique. Quand on a commencé à chercher, nous avons été expulsés. Nous ne pouvons pas faire de géopolitique, car nous voulons avant tout garder nos autorisations pour enquêter. La Shoah comme appropriation des biens, c’est encore un grand silence. Il est plus facile de dire qui a tué les juifs que de montrer qui a pris leurs maisons… Bénédicte Dollfus (Déléguée Générale de la Réassurance Française) : A quelles unités appartenaient les tireurs ? Etaient-ils formés et prévenus de la « tâche » qui les attendait ? Les brigades de la mort s’appuient sur la population locale. Ils disent la vérité aux voisins et des mensonges aux victimes. Daesh suivait le même mode opératoire. Ils disséquaient les familles, tuaient tous les hommes et les garçons de plus de 11 ans. Tout devait être terminé et nettoyé le soir. Le respect du timing est important. Comme avec les allemands, les maires sont plus ou moins complices. Il y a des règles générales, mais on ne demande des comptes que sur les résultats. On ne peut pas tuer une partie de la population, sans les voisins, qui sont les « barbelés » qui les empêchent de fuir. Il y a aussi beaucoup de films d’exécutions capitales, de publicité autour de ces horreurs. Le film, l’appareil photo sont des outils, au service de ces exécutions. Toutefois, tout n’est pas montré, comme les viols, qui nuiraient au message. L’exportation du crime est indispensable. La seule différence est que si on se convertit, chez Daesh, on peut survivre. Chez les juifs, cette option n’existe pas. Ils sont condamnés racialement. Sylvie Tsyboula (Alumni Sciences Po) : Le Quai d’Orsay est-il au courant des méthodes que vous mettez en œuvre auprès des enfants yézidis ? Oui, tout à fait. Nous essayons de les resocialiser dans un milieu musulman modéré, dans un village normal. Nous ne préconisons pas les familles d’accueil. Nous ne sommes pas équipés pour cela. On leur a inculqué le goût du combat, du héros, du « sniper ». Il est très difficile pour eux de s’en défaire… Jean-Louis Duport (Ancien Préfet) Pour quelles raisons enseignez-vous aux Etats-Unis et pas en France ? Je suis prêtre, donc, en France, je ne peux pas enseigner. Nous sommes très présents aux USA, à travers notre association Yahad-in Unum, et nous avons créé une chaire à Georgetown. Nous enseignons aussi à Cologne, l’histoire de la Shoah, et il y a des séminaires à La Sorbonne. Janine Rechter-Lennon  (Secrétaire administrative de Géostratégies 2000) : Avez-vous recueilli des éléments sur les « Marches de la Mort » à partir de novembre 1944 ? Très peu. Cela est compliqué, car des intérêts nationaux et politiques entrent en jeu. Paule Nathan (Médecin spécialiste endocrinologie) : Pourquoi ne pas créer une Journée nationale du génocide ? Ce serait une grande idée, mais les victimes ne veulent pas être mélangées. En Irak, les chrétiens et les yézidis sont très séparés, rien ne les relie. Il faudrait, pour commencer, s’interroger sur le consentement au génocide. Pourquoi existe-t-il? Toutes les victimes ne peuvent pas s’entendre. Elles ont toutes une identité particulière. Les tziganes d’Ukraine ne supportaient pas les communautés juives. Il y a actuellement une priorité, celle de  stopper le développement de la négation des génocides. La victime d’un génocide n’a pas de statut particulier, pas même à l’ONU. Pour les Yazidis, la communauté internationale a admis le génocide, mais personne n’a été condamné pour cela. La faute était celle de crime contre l’humanité. Lorsqu’El Baghdadi a été tué, il a été présenté d’abord comme un terroriste. Le fait terroriste avale le fait génocidaire. Il faut se battre contre l’évanouissement du traitement des coupables pour génocides. La rencontre s’est terminée avec le rapport de Marco Gonzalvez, Directeur de l’Association Yahad-in Unum, sur le massacre de masse (entre 250 000 et 500 000 victimes) qui a eu lieu au Guatemala, au cours d’un conflit mêlant causes sociales, économiques, politiques et ethniques. il constate qu’il y a eu une prise de conscience des mécanismes de la tuerie de masse. Actuellement, un recueil des preuves est en cours. Une démarche identique est initiée au Rwanda. Ce point est capital, affirme-t-il, car il fait reculer le négationnisme, qui est un des points de départ de l’antisémitisme. Il est essentiel d’enseigner auprès des jeunes le crime de la Shoah pour réveiller les consciences, comprendre le mécanisme génocidaire pour faire le bon choix quand la question se pose. Marie-Clotilde Hingray - Marielle Vichot Propos non revus par les différents intervenants.