« La diplomatie vaticane : capacités et limites « 

   Le mardi 14 mai, Géostratégies 2000 a reçu, autour d’un petit-déjeuner organisé dans les Salons du Palais du Luxembourg, Philippe Zeller, ancien Ambassadeur près le Saint Siège. Ce diplomate, qui fut également ambassadeur en Hongrie, en Indonésie et au Canada, nous a plongés dans les coulisses du Vatican. Il a retracé l’histoire de cet Etat, petit par la superficie, mais très influent sur la scène internationale. Et a analysé les rouages de sa diplomatie, active et engagée, mais dont l’influence reste à démontrer

« J’en ai engrangé des souvenirs pendant ces deux années auprès du Saint Siège » reconnait, d’emblée, Philippe Zeller, « Notamment lors des trois visites présidentielles françaises ».

François Hollande est venu durant l’été 2016, endeuillé par les attentats de Nice et du Père Jacques Hamel assassiné dans l’église de Saint Etienne du Rouvray, puis un an plus tard, pour les 60 ans du Traité de Rome. Emmanuel Macron, en juin 2018, une semaine avant mon départ et plus d’un an après son élection, ce qui peut sembler un peu tardif, si on le compare à Donald Trump, qui a rencontré le Pape deux mois après son entrée à la Maison Blanche. Mais, en même temps, il a frisé le record de l’entretien le plus long, soit 55 minutes.

LE POIDS DE L’HISTOIRE

Pour mieux éclairer mes propos, je vais replacer l’Eglise catholique dans le monde, à partir d ‘éléments statistiques, déclare Philipe Zeller. Elle compte 1 milliard 300 millions de fidèles, et si l’on ajoute les autres confessions chrétiennes (protestants, anglicans et orthodoxes), cela représente un tiers de l’humanité. Un catholique sur deux est américain (48%). L’Europe arrive à la seconde place (22%) mais l’augmentation est y très faible (1% par an), par rapport à l’Afrique, (+23% entre 2010 et 2016), soit 17% du nombre de catholiques. L’Asie, quant à elle, reste aux alentours de 12% Dans le peloton de tête des grands pays catholiques, on trouve le Brésil (172 millions de baptisés), le Mexique (110 millions), les Philippines (83 millions), les USA (72 millions), l’Italie et la France (48 millions). En Afrique, les pays les plus catholiques sont le Nigéria, l’Ouganda et l’Angola. En Chine, les chiffres sont très bas, moins de 20 millions.

Un million de personnes sont engagées dans l’exercice de la vie religieuse active, dont 500 000 prêtres. En France, il y en a 15 000, mais une grande majorité a plus de 65 ans et le nombre de séminaristes reste à un niveau très faible (100 par an). Il y a aussi 500 000 religieuses, éparpillées dans d’innombrables congrégations et engagées dans les domaines de l’éducation, la santé et l’action sociale. On dénombre 5000 diocèses, et donc 5000 évêques. En France, il y en a 120, ce qui est à peu près l'équivalent du nombre de préfets. Les évêques représentent l’épine dorsale de l’Eglise. Ce sont des acteurs privilégiés de la vie locale, des observateurs de la société, très impliqués également dans la construction européenne.

Le Saint Siège jouit d’une souveraineté morale et spirituelle, mais aussi internationale. C’est d’ailleurs la seule religion qui bénéficie de ce statut et qui lui donne une dimension essentielle, remarque Philippe Zeller. Tout a débuté avec l’accord de Quierzy en 754, lors du règne de Pépin Le Bref. Le Pape a accepté de reconnaître la dynastie Carolingienne (et a donc légitimé le renversement des Mérovingiens) et en échange, Pépin le Bref lui a accordé des terres autour de Ravenne. Un territoire sur lequel le Pape va exercer sa souveraineté temporelle et qui deviendra, jusqu’au milieu du 19ème siècle, les Etats Pontificaux. Ils sont dotés d’un gouvernement civil, avec un Premier Ministre civil et la population approche les 4 millions de personnes. Certains papes vont d’ailleurs jouer un grand rôle diplomatique, comme Alexandre VI, qui, par le Traité de Tordesillas de1494, va partager le Nouveau Monde de la conquête entre Espagnols et Portugais.

Dès 1530, les premiers ambassadeurs auprès du Pape sont nommés par François 1er et Charles Quint. Mais, en 1860, les armées du Roi Victor Emmanuel conquièrent les Etats Pontificaux et en 1870, elles enfoncent le mur Aurélien, le dernier rempart, et entrent dans Rome. Pie IX se considère prisonnier. C’est la fin de la souveraineté temporelle des papes. Cependant, les Etats catholiques continuent d’avoir des relations diplomatiques avec le Saint Siège. La France, qui a la plus ancienne ambassade permanente, va toutefois rompre ses relations diplomatiques en 1904, après le vote de la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat, dans un climat très anticlérical. Il faudra attendre 1922 pour un retour à la normale et la nomination d’un nouvel ambassadeur, remarque Philippe Zeller, qui a eu 110 prédécesseurs, parmi lesquels Chateaubriand.

Certains papes continuent d’exercer une certaine influence, comme Léon XIII, qui fut médiateur dans un différend territorial entre l’Allemagne et l’Espagne (à propos des Iles Carolines).

En 1922, Mussolini marche sur Rome et en 1929, il signe les Accords du Latran avec le Cardinal Gasparri. L’Italie indemnise le Saint Siège. Un nouveau Concordat est signé, avec reconnaissance de la souveraineté territoriale de l’Etat de la Cité du Vatican et de deux hymnes nationaux. Enfin, Rome devient officiellement la capitale de l’Etat italien.

Immédiatement, le Vatican entre dans des organisations internationales, comme l’Union Postale Universelle et l’Union Internationale des Télécommunications, mais rejette l’idée d’adhérer à la SDN. Après Pie XI, qui combat le fascisme et le nazisme dans ses encycliques, et Pie XII, très contesté pendant la seconde guerre mondiale, Jean XXIII, avec le Concile, fait entrer l’Eglise catholique dans le 20ème siècle. Cette dernière reconnaît que son rôle n’est plus de s’imposer mais de faire siennes les préoccupations de la société. Elle devient observatrice à l’ONU en 1964, puis, en 2004, Etat non-membre, ce qui lui permet de déposer des projets et d’intervenir dans des négociations. Membre de l’AIEA et de l’OSCE, elle a aussi participé à la Conférence d’Helsinki.

LE MESSAGER DES CATHOLIQUES

Parallèlement, le Vatican mène une diplomatie classique avec un Ministère des Affaires Etrangères, dirigé par Monseigneur Gallagher, secondé par une trentaine de personnes, dont une grande majorité de religieux. Il peut aussi s’appuyer sur le réseau des nonciatures, en quelque sorte, les ambassades du Saint Siège, qui ont une double fonction. Politique et diplomatique, mais aussi apostolique, car elles représentent l’Eglise universelle auprès des Eglises locales. Elles sont donc très proches du terrain et « sentent » les évolutions des pays.

Ainsi, au Nicaragua, le Nonce, s’est impliqué très directement dans les négociations pour résoudre la crise politique qui a fait plus de 300 morts, mais sans réel résultat. Au Timor, aussi, le Nonce a présidé des réunions de réconciliation religieuse et civique. On dit que le Vatican a la diplomatie la mieux informée, mais cela reste à prouver, plaisante Philippe Zeller.

Le Vatican a établi des relations diplomatiques avec 183 Etats, auprès de l’Union Européenne et de la Ligue des Etats Arabes. Avec la Birmanie et la Mauritanie, l’officialisation vient d’avoir lieu. Ne sont pas encore sur la liste l’Arabie Saoudite (mais les discussions progressent) ; la Chine, Oman ou encore le Laos.

Hormis la cérémonie des vœux, les accords officiels, les consultations bilatérales, l’un des actes majeurs de cette diplomatie repose sur les voyages et les visites du Saint Père, décrit souvent comme l’ « Aumônier des Chefs d’Etat et de Gouvernement ». Le Pape François, élu en 2013, en a déjà reçu 130 et s’est déplacé dans 45 pays. Presque toute l’Amérique Latine, à l’exception de l’Argentine, l’Asie (Philippines, Corée du Sud, Sri Lanka, Bangladesh, Caucase.), la Centrafrique, qui l’a beaucoup marqué, la Bulgarie, d’où il revient. Mais, pas de grands pays catholiques d’Europe Occidentale, même s’il y a été invité à maintes reprises. Au contraire de Jean Paul II, qui est venu une dizaine de fois en France, il a déclaré d’emblée que sa priorité serait la « périphérie » et il tient parole, observe Philippe Zeller.

La « soft diplomatie » n’est pas oubliée non plus. A travers son encyclique « Laudato Si’» sur la protection de l’environnement, le Pape alerte sur les causes humaines du changement climatique et plaide pour un autre type de développement économique. Des convictions partagées par Nicolas Hulot, qui s’est déclaré en accord total avec ce texte. Le Saint Siège est également très actif au sein de conférences internationales sur le désarmement nucléaire, les crises humanitaires, les migrants. Il abrite une sorte de Ministère de la Coopération, qui œuvre en faveur du développement social, de la paix, de l’écologie. Le choix du pays où se tiennent les JMJ (Journées mondiales de la Jeunesse) est également stratégique. Le Vatican a son propre média « Vatican News » et lors des rencontres hebdomadaires du mercredi et dimanche, sur la place Saint Pierre, le Pape délivre des messages sur la situation du monde. Il reprend des thèmes qui lui sont parfois soufflés par ses Ambassadeurs. Il invite aussi des dirigeants qui ne peuvent s’entendre dans leur pays à venir prier ensemble et se réconcilier. C’est ce qui se passe actuellement avec les autorités du Soudan du Sud. Déjà, en juin 2014, le Palestinien Mahmoud Abbas et l’Israélien Shimon Pères étaient venus prier pour la paix au Vatican, avec le Pape François, conclut Philippe Zeller.

Après cet exposé très intéressant, Paul Rechter, Président de Géostratégies 2000, a animé le débat, très riche en échanges.

Jean-Pierre Duport (Préfet Honoraire) : Un accord préliminaire a été signé entre la Chine et le Vatican sur la nomination des évêques dans ce pays. Mais, il est contesté par une partie des catholiques chinois et provoque des tensions. Quel est votre point de vue ?

En Chine, prioritaire pour la diplomatie vaticane, il existe des divisions internes dans l’Eglise catholique. Il y a l’église « patriotique » contrôlée par le régime et l’église « clandestine », qui ne voit pas d’un très bon œil cet accord. Ces fractures sont très mal vécues par la communauté catholique. Le Pape François n’a jamais fait mystère de sa volonté de rapprochement avec le gouvernement chinois. Et plus généralement, le Saint Siège est attentif à tout ce qui peut fractionner la communauté catholique à l’intérieur d’un pays, comme au Venezuela, au Nicaragua et en Colombie, où, chez les catholiques, il y avait des « pro » et anti » Farc.

C’est aussi pour cela que le Saint Siège n’a pas rompu ses relations diplomatiques avec la Syrie. Il y a toujours un nonce à Damas. Il faut absolument empêcher que la communauté catholique ne soit emportée par des luttes locales.

Christelle Comair (Doctorante en Science Politique) : Qu’en est-il du rôle de médiateur du Pape ?

Ce rôle est amoindri. Le Pape et ses émissaires ont essayé de rapprocher des points de vue, mais sans véritable succès, comme par exemple, entre la Russie et l’Ukraine. Lors de son voyage au Bangladesh et en Birmanie, le Pape rencontré des réfugiés Rohingyas, mais n’a jamais prononcé le nom de cette ethnie en Birmanie. Dans le Caucase (Arménie, Géorgie, Azerbaïdjan), sa visite semble avoir eu peu d’impact sur d’éventuels rapprochements.

Jean Mallot (Contrôleur Général Economique et Financier- Ministère de l’Economie et des Finances. Vice-Président de Géostratégies 2000) : Quelle est la position du Vatican sur le conflit israélo-palestinien ?

Il y a un dialogue avec Israël et la volonté d’aboutir à un accord sur la protection des communautés religieuses dans ce pays, Toutefois, il y a de moins en moins de catholiques dans la région (à peu près 1%). Il y a eu des gestes très forts pour tenter de réconcilier les Israéliens et les Palestiniens, mais aucune conférence internationale, sous l’égide du Saint Père, n’a pu être organisée. Il n’y a donc pas de vrais résultats.

Jean-Claude Richard (Ancien Ambassadeur en Asie Centrale) : La diplomatie vaticane est-elle impuissante ?

Quid des Chrétiens d’Orient ?

Aujourd’hui, le Pape François renvoie l’image d’une Eglise non neutre, qui s’implique. L’inquiétude de voir les Chrétiens d’Orient disparaître ou se déchirer entre eux, est très forte. L’Eglise adhère totalement à la lutte contre le terrorisme et l’un des dossiers qui tient particulièrement au cœur du Pape est le désarmement nucléaire. Le Saint Siège a participé activement à la renégociation du Traité de non-prolifération Nucléaire et l’a ratifié très vite, en 2017.

Pierre Lepetit (Consultant) : Le Vatican a-t-il eu une influence importante sur la chute du Mur de Berlin ?

Jean-Claude Richard  : Quelle est l’attitude du Pape François à l’égard des hiérarchies catholiques des pays d’Europe de l’Est ?

Lors de la Conférence d’Helsinki, qui a créé l’OSCE, des Etats d’Europe de l’Est, comme la Pologne et la Hongrie, ont plaidé pour une participation du Saint Siège. Pendant cette période charnière, avec le Pape Jean-Paul II, qui était polonais, l’Eglise était très attentive à tout ce qui se passait dans cette région du monde. Et cette politique n’a pas changé. Les cardinaux polonais (même s’ils sont vieillissants), de Budapest et de Vienne, sont très influents.

Le Pape François, au début, a eu du mal à comprendre l’Europe, le déclin de la pratique religieuse.  Il parle, lors de son discours désastreux de Strasbourg, de l’Europe « grand-mère », « stérile ».. Pourtant, et c’est un paradoxe, il est entouré uniquement de citoyens de l’Union Européenne, et a lui-même, une ascendance lombarde. il a fallu faire remonter dans l’esprit du Pape une image plus positive. Il continue, cependant, à s’interroger sur la laïcité à la française.

Paul Rechter : Quelle est la position du Pape sur la question des réfugiés ?

Il se montre très critique sur cette Europe « qui ne sait pas accueillir les migrants ». La problématique du siècle, la question des migrations, est, selon le Saint Siège, très mal gérée par l’Europe. Le Pape n’a pas hésité à se rendre sur l’île de Lampedusa dans un geste de fraternité avec les réfugiés. il a aussi montré son tempérament « frondeur » en ramenant au Vatican des réfugiés syriens de l’île de Lesbos en Grèce.

Le Vatican s’appuie sur l’Association Sant Egidio, créée en 1968 par de jeunes étudiants chrétiens, pour accueillir les migrants.

François-Xavier Martin (Président d’Honneur de Crédit X Mines. Secrétaire Général et Trésorier de Géostratégies 2000) : L’Eglise catholique est en décalage avec l’évolution du monde actuel sur des points qui touchent à la vie personnelle des individus, comme le contrôle des naissances, l’obligation de célibat pour ses prêtres, la lutte contre le sida… Peut-on envisager un changement ?

Il y a une incompréhension de plus en plus vive de la part des opinions publiques européennes.

Pourtant, même si le Pape, porteur du message de la « Bonne Nouvelle » se doit de communiquer ces éléments de jugement, au bout du bout, le Vatican respecte toujours la souveraineté des Etats et ne condamne pas quand un Etat légifère sur le Mariage pour Tous ou la PMA.

Mais il ouvre le débat, l’Eglise doit se faire entendre d’une manière plus institutionnelle.

Le discours des Bernardins d’Emmanuel Macron a été bien reçu, notamment sur les questions de bioéthique. Il a notamment expliqué qu’il y avait une forte pression pour légiférer sur ces sujets mais qu’au final, les choix individuels prévalent.

Alain Busnel (Gérant de Société de production audiovisuelle) : La diplomatie vaticane n’est-elle pas confrontée à une impuissance majeure, compte tenu de l’importance des populations catholiques dans les grands pays du monde ?

Sur le plan international, la diplomatie vaticane privilégie désormais le multilatéralisme, notamment pour tout ce qui concerne la protection de l’environnement et des libertés religieuses.

Le bilatéralisme est en nette perte de vitesse.

Jean Mallot  : Il y a quelques années le Saint Siège a refusé la nomination d’un ambassadeur au motif de son homosexualité. N’y a-t-il pas là une rupture avec les traditions de la diplomatie et une contradiction avec la volonté d’ouverture du Pape ?

Je ne connais pas le fin mot de cette histoire. M.Stefanini, qui avait été conseiller à l’Ambassade de France auprès du Saint Siège, avait le profil requis. Il y a déjà eu des précédents, mais ici, il y a eu un bras de fer entre la France et le Vatican. Et lors de la COP 21, le Cardinal Parolin a expliqué au Président Hollande que le Pape n’évoluerait pas sur ce sujet et qu’il fallait présenter un autre candidat.

Marie-Clotilde Hingray