« La géopolitique de l’art et de la culture »

Le mercredi 11 septembre, Géostratégies 2000 a reçu, autour d’un petit-déjeuner organisé dans le Salon Pourpre du Palais du Luxembourg, Nathalie Obadia, galeriste depuis 1993 à Paris et à Bruxelles depuis 2008 et, depuis 2015, chargée de cours à Sciences Po Paris - Master Marketing et Communication : le Marché de l'Art  Contemporain.

A l’occasion de la publication de son livre Géopolitique de l’Art contemporain*, cette galeriste française spécialisée dans l’art contemporain a présenté les enjeux de l’art comme outil d’influence géopolitique en questionnant notamment la domination du soft power américain et occidental. Par une approche historique, Nathalie Obadia nous a éclairés sur l’évolution de la scène artistique, très largement dominée par les États – Unis et qui s’ouvre peu à peu à de nouvelles puissances. Cet échange fut également l’occasion de revenir sur la place de la France dans le marché de l’art.

QUELQUES CHIFFRES

Le marché de l’art est un secteur économique en pleine expansion depuis une dizaine d’années. C’est avec quelques chiffres que Nathalie Obadia introduit son propos sur la géopolitique de l’art. En 2018, le Fine Art (qui regroupe les œuvres d’art ancien, d’art moderne, l’impressionnisme et l’art contemporain) représente 65 milliards de dollars d’échanges, contre 20 milliards en 2008. Par comparaison, le secteur du diamant représente 80 milliards de dollars. Les États-Unis concentrent 40% du montant de ces échanges, suivis par l’Europe (20%) et la Chine (20%). La France, quant à elle, représente entre 5% et 7% du marché européen.

L’art est un outil de soft power important, rappelle Nathalie Obadia, il représente un instrument à la fois économique et politique efficace pour diffuser la culture d’un pays et en valoriser l’image. Cette présentation est l’occasion d’aborder (1) l’évolution des échanges dans le marché de l’art depuis 1945 et (2) le positionnement de la France au sein de ce marché depuis la fin de la guerre.

LE DÉVELOPPEMENT DU MARCHÉ DE L’ART : HÉGÉMONIE AMÉRICAINE

En 1945, les États-Unis ont vu affluer de nombreux artistes et intellectuelles européens fuyant le nazisme et la situation précaire de la fin de la seconde guerre mondiale. Des artistes européens comme certains artistes du Bauhaus, ou d’autres, comme Marx Ernst ou Dali participèrent grandement à la production artistique outre-Atlantique. Celle-ci permis aux États-Unis de tempérer leurs importations et de développer une nouvelle exportation d’art à l’étranger. Parallèlement à cette tendance, Nathalie Obadia souligne l’émergence d’une nouvelle génération d’artistes américains (Pollock par exemple) qui permit au pays de développer et d’exporter l’art contemporain de son époque et d’influencer ainsi les milieux d’art étrangers. Le cinéma et le dessin animé participèrent également à cette production nouvelle. Par ailleurs les États-Unis introduisent la « grande dimension » avec des œuvres d’art monumentales. Tout cela donne aux États-Unis une image moderne et avant-gardiste.

Usant de cette production comme véritable outil de rayonnement, les États-Unis développèrent leur influence dans les territoires allemands (en RFA) et fournirent une aide financière importante au marché de l’art local. Ce choix motivé par des raisons économiques, l’était également pour des raisons idéologiques et politiques dans un contexte de guerre froide et de lutte contre l’expansion des idées marxistes. Plusieurs exemples viennent illustrer cette tendance. Le MoMA par exemple, note Natalie Obadia, ouvert en 1929, s’installa dans son propre bâtiment conçu par un architecte américain (Johnson) en 1939. Autre point mentionné, le mouvement du messianisme au 20ème siècle aux USA, dont le magnat de la presse, Henry Luce, en fut l’un des figures en appelant ses concitoyens à faire du XXe siècle le " siècle américain " (1941), participa à l’émergence d’un art avant-gardiste (et notamment de nouvelles pratiques artistiques comme la peinture au sol, qui se détache des supports de toiles traditionnels).

Par ailleurs, un nouveau type d’achat se développe à cette époque influencée par de nouveaux propriétaires américains, précise Nathalie Obadia. L’œuvre d’art devient un objet de consommation et évolue. Elle n’est plus seulement tableau, mais aussi objets divers, et est prise dans un mouvement « d’art éclaté » (ex : Andy Warhol). Cet art-là est récupéré par les marchés et les collectionneurs qui les achètent.

Nathalie Obadia précise aussi qu’à cette même époque, on observe une coopération esthétique entre les États-Unis et la RFA. Les œuvres sont exposées côte à côte dans les musées et de nombreuses manifestations renforcent cette collaboration, comme par exemple la création en 1955 de la Documenta ou de la Foire d’art contemporain de Cologne crée en 1967.

La France ne suivra pas cette voie et constituera une première résistance en Europe. La deuxième résistance trouvera son point d’ancrage au Royaume-Unis. Thatcher accorde beaucoup d’importance à l’indépendance de création de son pays et donne des moyens conséquents à la production artistique de l’époque. Dans les années 1980 et 1990, la scène artistique anglaise est en compétition avec celle des États-Unis, chacun proposant ses propres productions ou expositions. L’exposition Sensation, que la galeriste prend pour exemple, présentait des œuvres de la collection d’art contemporain de Charles Saatchi et comprenait de nombreuses œuvres des Young British Artists (YBA). Elle s'est déroulée du 18 septembre au 28 décembre 1997 à la Royal Academy of Arts de Londres, puis à la Hamburger Bahnhof à Berlin et au Brooklyn Museum à New York (mais ne passa pas à Paris).

Parallèlement à cette activité artistique occidentale, l’art contemporain se développe dans plusieurs pays. C’est le cas par exemple au Moyen-Orient note Nathalie Obadia. Le Musée d’Art Contemporain de Téhéran (TMoCA) par exemple, a été inauguré en septembre 1977. Il a été créé pour accueillir les œuvres des artistes iraniens et abriter l’importante collection d’art moderne et contemporain occidental - la plus fournie en dehors de l’Europe et des États-Unis. Nathalie Obadia évoque également la Chine qui tente de se donner une image moderne à partir de 1965 et propose une création contemporaine qui se veut riche et originale. C’est par exemple dans les années soixante que fut créé une zone d’art contemporain, l’espace 798, à Pékin, véritable lieu d’art avant-gardiste. A cette époque, l’État chinois met aussi en place une aide à l’exportation des artistes chinois et permet ainsi de faire exposer ses artistes au Guggenheim à New-York. Néanmoins, contrairement aux États-Unis, la Chine n’a pas su s’ériger en modèle et ne possède pas l’influence des artistes américains à la fin des années 90’s. Par ailleurs, les critères retenus pour les expositions internationales sont souvent des critères américains ou occidentaux et non pas chinois.

Aujourd’hui, les États-Unis exercent toujours une forte influence dans le monde de l’art, résume Nathalie Obadia. Si l’on observe les critères actuels utilisés pour valoriser certains types d’œuvres, ils tournent autour des sujets liés au genre ou aux minorités par exemple, autant de sujet sur lesquels les États-Unis sont très engagés. La diversité est plus marquée (il ne s’agit plus d’art des « White ») et la scène artistique met à l’honneur les femmes, les blacks, les gays, etc. L’influence artistique américaine se caractérise aussi grâce à l’engagement intellectuel qu’elle valorise. La « French Theory » des années soixante, menée par des philosophes comme Derrida ou Foucault, qui ont séjourné aux USA, a été d’une grande influence. Nathalie Obadia précise que les USA ont récupéré cette influence pour développer les social studies (dont Judith Butler est aujourd’hui l’un des visages). La solution pour répondre aux soulèvements sociétaux des années 1960 a été d’intégrer les intellectuels au marché de l’art afin que les revendications sociétales soient encadrées ou qu’elles trouvent, via le marché, un canal d’influence, résume Nathalie Obadia. Le marché américain reste ainsi toujours avant-gardiste et l’on peut évoquer l’Exposition Documenta qui, pour la première fois en 2002, a mis à sa tête le 1er directeur noir américain.

LA FRANCE EN RETRAIT DANS LE MONDE DE L’ART DANS LA DEUXIÈME MOITIÉ DU XXème siècle.

Nathalie Obadia constate que la France s’est décentrée. New-York est un centre d’art très important. Ce retrait progressif de la France du devant de la scène artistique s’amorce fin 1945 lorsque le pays refuse une collaboration artistique avec les États-Unis et choisit de ne pas valoriser les collections d’avant-garde. L’École de Paris exerce une autorité importante et certains artistes en subiront la censure (comme par exemple Gilles Mathieu).

Nathalie Obadia note une première réaction marquante dans les années 1958-1959. Le Ministère de la Culture est un Ministère d’État (géré par André Malraux) et se développent également les Maisons de la culture, ou le CNAC qui reste assez conservateur. La France préfère envoyer un artiste de l’École de Paris à la biennale de Venise alors qu’une nouvelle génération d’artiste tels que Niki de Saint Phalle ou Jean Tinguely émergent et ne seront pas valorisés. En 1964, la Biennale de Venise consacre son prix au peintre américain Robert Rauschenberg, pionnier de ce que l’on appelle déjà le pop art. Alors que ce choix choque la France, elle illustre la réussite totale de l’implication américaine dans le monde de l’art. Nathalie Obadia note néanmoins que dans les années 1980, Jack Lang alors Ministre de la culture, fixe pour objectif d'atteindre le seuil de 1 % du budget de l'État en 1983. A cette occasion, il tente d’élargir le champ artistique en ouvrant au monde de l’art le monde la mode par exemple.

Cette perte de vitesse française est aussi dû au problème de l’ISF, dont les taux très élevés font fuir les riches collectionneurs. L’État devient alors le premier acteur commanditaire et influence les achats d’un certain type d’œuvres, plutôt traditionnelles. Des peintres comme Daniel Buren ou Jean-Pierre Bertrand répondent à des commandes, d’autres comme Gérard Garouste sont peu montrés. Ce mécanisme encadré donne l’image d’un développement d’artistes français « officiels » et ceux-ci sont mal vus aux États-Unis. Notre invitée évoque également un rapport commandé par le Ministère des Affaires Étrangères au sociologue Alain Quemin et remis en juin 2001, sur Le rôle des pays prescripteurs sur le marché et dans le monde de l'art contemporain. Ce rapport conclut à l’absence totale de la France à l’étranger et notamment dans les musées américains. Peu valorisant pour la France, ce travail ne fut pas diffusé.

LA FRANCE REVIENT PARTIELLEMENT SUR LE DEVANT DE LA SCÈNE ARTISTIQUE AU  XXIème SIÈCLE

Alors que l’Allemagne vieillit et ne trouve pas de relais via de nouveaux collectionneurs, la France revient aujourd’hui sur le devant de la scène en usant de son soft power. Le Royaume-Uni n’a pas de potentiel de collection et l’on observe une concurrence relative de la Chine qui investit plus dans la Recherche & Développement plutôt que dans l’art. Par ailleurs, le Brexit produit un effet de déplacement des galeries d’art vers Paris néanmoins, ce mouvement n’est pas total car les galeristes redoutent une situation précaire. La France compte deux grands acteurs, Bernard Arnault et François Pinault tous deux acteurs très importants qui influencent et valorisent l’art français.

Néanmoins, la France a des difficultés à sortir de son positionnement classique. Le Louvre d’Abu Dhabi, utilisé comme une marque, propose des œuvres d’art anciennes, classiques ou modernes et répond ainsi à l’imaginaire du « Louvre » mais ne propose pas d’œuvres d’artistes actuels. Il sera bientôt en concurrence avec le Guggenheim qui va s’installer au même endroit, explique Nathalie Obadia, mais qui lui, a fait le choix de montrer de l’art contemporain.

A Paris, la FIAC représente également un haut lieu d’influence artistique. Le choix de la FIAC valorise les collections avant-gardistes. Néanmoins, même si les 10 grandes galeries parisiennes y sont représentées, la FIAC a tendance à s’internationaliser au détriment des artistes français.

La France conserve cependant des atouts structurels avec notamment l’ouverture d’antennes comme le Pompidou Malaga et Shanghai ou avec l’activité intensive des ambassades et des services culturels (comme les Instituts français). Le seul bémol dans ces services étant que les employés restent souvent seulement trois ans dans ces structures et qu’il est difficile de maintenir des projets de long terme. Par ailleurs, les artistes français s’internationalisent de plus en plus en faisant une partie de leurs études ou de leurs activités à l’étranger.

Néanmoins, Nathalie Obadia conclut que la France a loupé le tournant du 21ème siècle. Nous n’avons pas de « Musée du 21ème siècle » et si le Centre Pompidou présente de l’art moderne et contemporain et propose des activités d’échanges grâce à sa librairie et sa bibliothèque, il n’a que très peu d’espace pour montrer la production française actuelle. Ce musée n’a, par ailleurs, jamais fait l’objet de rénovation. Le budget étant restreint (environ 1,5 millions) il est difficile de faire des entrées avec des artistes vivants et de valoriser la création actuelle. Par comparaison, le MoMA à New-York s’agrandit tous les 15 ans et le Tate à Londres tous les 10 ans, inscrivant ainsi ces musées dans un perpétuel mouvement.

DÉBAT

Christophe Gravereaux (Avocat associé) Les créations contemporaines : œuvres d’art ou objets spéculatifs ?

Les œuvres d’art font partie du marché de l’art. La spéculation se concentre en fait sur un tout petit nombre d’artistes et n’est pas une pratique majoritaire dans l’ensemble du marché de l’art contemporain.

Paul Rechter (Président de Géostratégies 2000) Vous avez évoqué le fait que la FIAC est de moins en moins française. Comment expliquez-vous cela ?

Il existe une concurrence internationale et économique forte et l’enjeu de la FIAC reste de faire des entrées. Les principales galeries françaises y sont quand même représentées. Néanmoins, les galeries internationales sont privilégiées. Le « carré d’or » est à 90% tenu par des étrangers (notamment américains ou allemands). Le moyen pour la France d’exister et de monter des collections importantes est de développer des coéditions avec des artistes étrangers.

Francis Babé (Alumni Sciences Po et IHEDN) Les œuvres d’art présentées dans les musées sont souvent issues des pillages menés au fil de l’histoire. Les pays d’origine, pillés, réclament la restitution d’œuvres de leur culture. Que faire ? restituer ? Conserver ? 

Le Rapport Savoy-Sarr  a longuement réfléchit sur la valeur d’une œuvre d’art et permet ainsi de donner quelques enseignements sur la justification d’une restitution ou non. Il est prévu que des œuvres venant du Bénin soient rendues à leur pays d’origine. Néanmoins, aucun pays n’a demandé de restitution précise. Une autre question reste en suspens : dans quels lieux ces pays africains pourront-ils exposer et conserver ces œuvres d’arts ? Un second problème est celui de la traçabilité car certains objets d’art n’ont pas été pillés mais offerts.

Thomas Chatillon (Consultant en stratégie) Vous dites qu’il n’y a pas de musée d’art du 21ème siècle en France. Quid du Palais de Tokyo (volume, visibilité, audace dans la programmation, intégration des « cultural studies ») ?

Attention, le Palais de Tokyo n’est pas un musée mais un centre d’art. Il n’y a donc pas de collection permanente. Il n’y a pas aujourd’hui de musée du 21ème siècle, dans Paris, et qui exposerait de façon permanente la production artistique contemporaine.

Sharon Alfassi (Artiste plasticienne – Alumni Sciences Po) Comment faire comprendre aux décideurs l’enjeu majeur du soutien à la jeune création et aux jeunes sortis des écoles. N’y a-t-il pas une certaine frigidité dans la sélection ? Il existe beaucoup d’aides pour les jeunes artistes. Le problème est qu’il y a un trop grand saupoudrage et on laisse tomber les artistes qui commencent à se faire connaître. Il faudrait réorienter l’aide pour aider au « décollage » des artistes. Les galeries ont aussi un rôle majeur pour aider à se faire connaître les jeunes artistes qui commencent à émerger.

Jean Mallot (Contrôleur Général - économie & finance-Min.de l’Eco &Finance – Vice-président de Géostratégies 2000) Vous avez beaucoup parlé des USA, de la Chine et de la France, de leurs leaderships. Quid de l’art et de la culture comme « outils » de la construction de l’Union Européenne ? Où en est-on ? Comment s’y prendre pour préparer l’avenir par rapport au reste du monde ?

L’Union Européenne devrait développer une politique culturelle qui permette aux pays européens de devenir un véritable vivier de nouveaux talents.

Jean-Claude Richard (ancien Ambassadeur de France en Asie Centrale). En tant qu’ancien ambassadeur, j’ai constaté qu’il n’y avait pas, en France, une culture du mécénat privé contrairement aux pays anglo-saxons. Y a-t-il une évolution réelle en dehors de Bernard Arnault ?

On se souvient des débats autour du dispositif d’incitation fiscale accordé par la loi sur le Mécénat en 2003. Cette loi favorisait la pratique du mécénat en faveur de toutes les causes d’intérêt général. Aujourd’hui les lois sur le mécénat culturel incitent à la création et au développement de la scène artistique française. C’est très enrichissant sur le plan national. Les industries doivent continuer à soutenir la jeune création française.

* Editions "Le Cavalier Bleu" 2019 Compte rendu réalisé par Juliette Mollo (étudiante dernière année -  École Affaires Publiques - Sciences Po Paris