« Le transhumanisme fait-il peur ? »

Ce sujet qui est d’actualité suscite des peurs parfois incontrôlées. Faut-il vraiment en avoir peur ? L’homme a toujours rêvé d’être réparé, augmenté jusqu’à vouloir abolir la maladie et la mort. C’est l’origine de la doctrine du transhumanisme qui annonce que l’homme pourra atteindre l’immortalité. Géostratégies 2000 recevait le 22 mai Christophe HABAS, professeur de médecine spécialisé dans les neurosciences à l’hôpital des Quinze-Vingts. Peut-il répondre à notre interrogation : devons-nous avoir peur ou non de cet homme augmenté, devons-nous être méfiants ou optimistes face à cette évolution ?  Le professeur Christophe Habas a été Grand Maître du Grand Orient de France et il souhaite apporter ici une vision humaniste du transhumanisme. Il souligne que c’est un sujet sur lequel la France a 50 ans de retard. On ne peut que constater l’inertie de la « vieille Europe » face aux États-Unis, au Japon, à la Corée du Sud et à l’Inde emportés par le transhumanisme qui a aujourd’hui quitté le registre de la philosophie pour entrer dans le registre de la politique. Il s’agit d’un grand récit qui organise les forces sociales et politiques du pays, c’est une révolution civilisationnelle. Comment est-on passé d’un courant seulement philosophique à un courant politique ? La transhumanisme est un courant philosophique qui fait sien la perfectibilité de l’être humain, un être qui n’a aucune essence particulière, qui a pris conscience qu’il pouvait dépasser sa condition humaine. Cette philosophie exprime la liberté, utilise l’esprit critique et la raison d’où le nombre de courants auxquels le transhumanisme peut se référer. Quels sont donc ces courants d’où dérive le transhumanisme ? Il y a d’abord le courant rationaliste et scientiste : l’approche de l’existence humaine est basée sur la raison mais aussi :
  • le courant technophile dont le chef de file est Auguste Comte, ce courant reconnait trois âges successifs : l’âge religieux où le monde est expliqué par l’existence de forces supra naturelles, l’âge métaphysique où les grandes idées structurent la société et l’âge positiviste qui s’appuie sur la notion de progrès. La philosophie du progrès permet d’affirmer la perfectibilité de l’être humain ;
  • le courant matérialiste athée ou au moins gnostique : l’esprit dérive de la vie qui dérive de la matière, donc il n’existe pas d’opposition entre l’esprit et la matière et donc on peut artificialiser la vie et l’esprit ;
  • le courant mélioriste : l’avenir de l’humanité s’appuie sur l’augmentation des capacités de l’être humain en convoquant les nanotechnologies, les biotechnologies, les technologies de l’information, les sciences cognitives (NBIC); l’ensemble de ces domaines NBIC doivent converger d’un point de vue scientifique et politique pour se mettre à disposition de cette philosophie de l’être humain.
  • le courant futurologique : il s’agit d’explorer l’existence des scenarii qui permettront l’augmentation des capacités humaines ;
  • le courant politique : le transhumanisme est un des grands récits du capitalisme : cette vision de l’être humain sert de philosophie à ce qui n’était qu’un mécanisme aveugle des grandes forces de production ; le courant politique est porté par les firmes transnationales (FTN) en particulier les Google Amazon Facebook Apple (GAFA) sans oublier leurs équivalents chinois.
Ces FTN ont un pouvoir de financement considérable et une puissance technique inégalée qui peuvent en remontrer aux Etats comme Apple en Californie. Les FTN travaillent avec les Etats car leurs technologies sont utilisées par les armées, la police et le renseignement, l’intelligence artificielle exploitent les données du renseignement. Ainsi Google et Facebook développent des algorithmes qui permettent d’anticiper des actions notamment avec le Deep Learning. Le transhumanisme est structuré depuis une trentaine d’années. Dans les années quatre-vingt, nous retrouvons Max Moore, David Pierce, Nick Bostrom et Ray Kurzweil qui a développé l’université de la singularité à Palo Alto qui accueille des chefs d’entreprises, des banquiers, des politiques pour sensibiliser ces décideurs aux avancées technologiques au service de l’algorithmisation de la société et de l’arrivée du transhumanisme. Le transhumanisme s’affirme dès lors comme un courant techno-messianique prônant l’avènement d’un être nouveau. C’est un courant prométhéen et démiurgique. Le mythe fondateur du transhumanisme est le courant libéral mais y participent aussi des courants socio-démocrates qui promeuvent une organisation sociale plus distributive. Le transhumanisme prospère dans le cadre d’une humanité en transition. Pour l’instant cette transition s’exprime dans les laboratoires, dans le domaine de la recherche fondamentale et de la médecine. La recherche s’appuie sur la volonté d’éradiquer la maladie, la vieillesse et la mort toutes choses vues comme des handicaps. Il s’agit donc d’éradiquer tout élément de faiblesse et de permettre à l’être humain de se retrouver dans une situation d’ataraxie. Les techniques utilisées sont nombreuses : si le génome est décrypté et compte de 25000 à 30000 gènes, son fonctionnement est plus compliqué à comprendre. Il existe aujourd’hui la technologie appelée CRISPR/Cas9 qui est un système simple, rapide et efficace pour couper l’ADN à un endroit précis du génome, dans n’importe quelle cellule. Or, il existe environ cinquante gènes pour l’intelligence et il est tentant pour un transhumaniste d’agir sur ces gènes pour augmenter les capacités mentales de l’individu. De même il est tentant pour lui d’intervenir sur le processus de vieillissement en modifiant ce gène et les cellules qui programment l’obsolescence. Des expériences sont actuellement menées sur des cellules de souris. Cela revient à utiliser un nano-robot pour pénétrer dans la cellule et pour y court-circuiter le processus de son renouvellement. Les neurosciences offrent aussi la possibilité de contrôler par la pensée le fonctionnement d’un bras de robot ou encore d’un ordinateur. On peut donc envisager de permettre à un tétraplégique d’investir un robot qui deviendrait un avatar de sa personne. Ceci permettrait de décrypter de manière indirecte le contenu de l’état de conscience : à quel objet pensez-vous ? - donc de mesurer la plausibilité de l’état de conscience. La dernière étape envisagée est le passage de l’usage médical à fins de réparation à un usage médical à fins d’augmentation des capacités humaines. Rendre la vue à un aveugle peut se faire de deux manières : soit en utilisant des cellules souches, soit en utilisant la technique de déprogrammation des cellules pour reconstituer les cellules lésées. On peut aussi imaginer une imprimante 3D qui reconstruise un organe en l’imprimant avec des tissus biologiques. Des chercheurs chinois ont ainsi reconstitué une oreille humaine. On peut enfin utiliser des prothèses par hybridation technologique : il s’agit de placer un microprocesseur sur la rétine, de relier des lunettes à ce microprocesseur puis de stimuler la rétine ; le cerveau renvoie des images et le sujet recommence à voir. Dans ce cas, la voie normale de la vision est utilisée. Mais on peut aussi aujourd’hui se brancher directement sur le cerveau avec la technique dite de l’optogénétique. Il existe en effet des algues qui disposent d’une protéine capable de capter la lumière utile pour leur photosynthèse. On va chercher le gène qui code ce pigment, on l’insère dans la cellule nerveuse qui devient sensible à la lumière à son tour. En activant ou en désactivant une source de lumière par l’intermédiaire d’une fibre optique sur des zones de cellules du cerveau d’une souris ainsi modifiées, un chercheur peut faire aller ou venir une souris selon sa volonté. Une expérience comparable a été menée sur des souris héroïnomanes ou encore dépressives pour combattre leurs maux en agissant sur les zones correspondantes de leur cerveau. Ces techniques montrent la puissance de cet outil et une certaine capacité de contrôle des mécanismes inconscients du cerveau. Cette méthode peut aussi être utilisée pour contrôler l’expression des gènes dans le génome sans avoir besoin de substituer un gène donc sans intervention mécanique. Ainsi pour la vision, il faut cibler les régions du cerveau qui la déterminent, les relier via des diodes luminescentes à des caméras neuromorphiques capables de détecter les mouvements. On va donc vers la détection neuromorphique dans le cerveau. De telles caméras pourraient élargir le spectre de la vision en permettant de voir aussi les ultraviolets comme les infrarouges. Cela augmenterait les capacités de l’être humain qui verrait comme une abeille. Si on envisage de tels dispositifs nanométriques au niveau des cellules du cerveau (un cerveau= 100 milliards de neurones), ces dispositifs seront annexés par les cellules mais on brouille ainsi les frontières entre l’artefact et le naturel, ce qui pose la question éthique de la frontière entre l’humain et la machine. Aujourd’hui nous avons la capacité technologique d’imaginer l’augmentation de l’être humain. Les transhumanistes cherchent donc à faire passer ces technologies de la recherche fondamentale à la production industrielle pour que chacun puisse se reconfigurer et accroître ainsi ses capacités physiques et mentales. Ainsi l’implantation de prothèses permettra d’accroître les capacités au-delà des capacités humaines et cette intrication entre l’humain et la prothèse sera telle que l’on pourra parler d’un nouvel être ! Nous passerons alors du transhumanisme au post humanisme avec un cyborg animé par une intelligence artificielle d’origine humaine. Un nouvel être prend forme et l’être humain devient une scorie de l’humain. Cette évolution est le résultat de trois mouvements successifs :
  • la mécanisation du corps avec la prothèse,
  • l’humanisation de l’intelligence artificielle : le projet de l’intelligence artificielle est né en 1956 et s’est renouvelé aujourd’hui avec le concept de deeplearning : l’intelligence artificielle est capable de travailler mieux, de généraliser, de reconnaître, d’abstraction, d’apprendre sans que l’homme lui dicte ce qu’elle doit faire. Elle a accès au langage, à la sémantique.
  • Ces deux démarches peuvent se retrouver dans la robotique. Il s’agit d’une mécanisation de l’humain, l’intelligence artificielle acquiert de l’autonomie pour le déplacement dans l’espace par exemple et émerge une entité autonome, c’est l’hybridation entre l’être humain et la machine.
Conclusion. Ce que veulent les transhumanistes, c’est se substituer à l’évolution naturelle et devenir le moteur volontariste et conscient de leur évolution en reconfigurant l’humain, en créant une nouvelle espèce. L’évolution naturelle a permis l’émergence du vivant mais le corps est une incarcération de l’esprit ; il faut donc désincarcérer l’esprit, aller au-delà des limites du corps et mettre la conscience sur une clé USB que l’on pourra brancher n’importe où. On aboutit à une détestation du corps et à une volonté de se débarrasser du corps biologique (cf. la gnose chrétienne du IIème siècle). Cette vision de l’être humain autosuffisant est hyper-individualiste. Le transhumanisme converge avec une vision ultralibérale de l’être humain. Il n’y a plus d’humanisme car le but du transhumanisme est la démesure et l’absence de limites, ce qui aboutit à la disparition de l’humanisme des lumières dans les limites de la raison humaine (cf. E. Kant). Le transhumanisme divinise l’être humain. Quel que soit le bien fondé des anticipations technologiques, il s’agit d’une vision philosophique et sociale qui est en train de nous amener au bord d’une révolution de civilisation : y-a-t-il une augmentation des capacités mentales ou une simplification de l’individu qui n’existerait plus que par l’intermédiaire de prothèses ? Après cette conclusion de l'orateur, un échange s'est installé avec l'assistance. François-Xavier Martin (Secrétaire général, trésorier de Géostratégies 2000) : La société n’a pas besoin d’individus ayant tous les mêmes capacités. Comment faire le choix entre individus devant bénéficier de telle ou telle augmentation de capacités ? Mme Marcelle Kermorvant (Médecin général de santé publique (ER)-Auditeur IHEDN) : Qu’en est-il du respect de l’éthique (par qui et comment sera décidée l’attribution des progrès ? Le risque est l’homogénéisation de la société qui se traduit par la fin de la diversité dans une société planifiée ; il y a un risque d’eugénisme et donc de darwinisme social (Max Moore) : ceux et celles qui ne veulent pas entrer dans ce système auront mérité leur sort ; on se place dans une optique de la responsabilité. Mais il existe d’autres courants plus modérés : il faut selon ces courants une structure providence qui assure une redistribution du progrès. Néanmoins les comités d’éthique actuels sont incapables de faire face aux GAFA. Il est difficile d’encadrer d’un point de vue éthique les multinationales et la Chine d’autant que les FTN fonctionnent avec les Etats et que la Chine refuse tout contrôle. Jean-Claude Damerval (Consultant en stratégies internationales) : Que deviennent dans le cours de ces développements le libre-arbitre et la personnalité de l’être humain ? Quels sont les risques de manipulation par certains pays comme la Chine des êtres humains et de « production de nouveaux esclaves » ? Andrew Lloyd (Alumni Oxford) : Vous parlez d’un être augmenté. Ne s’agit-il pas plutôt d’un être diminué car beaucoup plus facilement manipulé et contrôlé par d’autres (personnes, machines, régimes) ? Il y a une ambivalence dans l’usage des technologies qui vont de plus en plus s’invibiliser. Il existe déjà des tatouages électroniques, des bio-puces qui rendent la vie plus confortable mais qui rendent aussi plus dépendants d’autant plus que leur contrôle est difficile. Cela peut aboutir à la disparition de la vie privée, ce qui pour certains transhumanistes est une aberration. D’autre part le libre-arbitre est l’idée que nous sommes capables de donner une vision globale du monde. Si nous déléguons cette vision à une prothèse il y a un risque d’appauvrissement de l’univers mental, il faut donc garder des capacités d’interprétation du monde. C’est là l’enjeu. Dans la médecine prédictive, préventive et personnalisée, les paramètres vitaux sont enregistrés. Cela peut être positif pour l’individu mais les mutuelles et les assurances peuvent aussi le contraindre à un code de vie qui le dépossède de sa liberté. Il s’agit d’une aliénation par les technologies. Aux États-Unis, au Royaume Uni et en Allemagne, on utilise des réseaux neuronaux pour reconnaître les émotions sur les visages, les gestes incontrôlés dans les aéroports. Cela aide à la sécurisation des aéroports mais cela introduit aussi un contrôle sur les individus. Jean-Louis Pierrel (Relations universitaires IBM) : L’Histoire nous a enseigné que l’humanité finit toujours par utiliser les innovations technologiques quels que soient leurs inconvénients. Il est probable qu’une partie de l’humanité va diverger en acceptant une hybridation technologique et une modification de son génome. Pensez-vous qu’ils pourront cohabiter avec la partie du monde qui refuse ces changements ? Vice-amiral (2S) Jean-Louis Vichot : Vous présentez une vision pessimiste du pouvoir politique. En Chine, Baidu compose avec le pouvoir politique qui a gardé la main dessus. Le pouvoir politique peut-il encore encadrer, le RGPD encadre-t-il en Europe ? Certes c’est une vision pessimiste pour sensibiliser les populations. La Chine est un régime totalitaire et utilisera ces techniques. La globalisation du capitalisme cognitif va au-delà des États qui n’ont pas les mêmes moyens ; le transhumanisme veut aussi lutter contre les États et les faire disparaître. D’où une humanité à deux vitesses ? Le coût des technologies diminuera et leur accès en sera plus facile pour tous ceux qui pourront se les offrir. Il y aura donc des inégalités sociales mais que dire de ceux qui refusent les recherches sur ces sujets ? Il y a eu des actions violentes contre des laboratoires et des envois de colis piégés contre les chercheurs impliqués dans ces projets : l’illettrisme des techniques peut annoncer un rejet violent de ces recherches. Raymond Douyère (Président de Géostratégies 2000) : En ce qui concerne l’enjeu économique, en particulier en ce qui concerne les GAFA, les États ne peuvent-ils pas contrôler les GAFA, ne peut-il y avoir une volonté collective pour empêcher cet état de fait ? Les technologies employées par les GAFA sont-elles sans limites ? Cela est compliqué à contrôler car chacun est devenu le protagoniste de ce développement en utilisant de manière addictive ces technologies. Les technologies sont un élément de confort et d’aliénation. Dans la société libérale que nous connaissons, les GAFA rachètent toutes les start-ups. Le but n’est pas le contrôle ni l’éthique mais la nécessité de ne pas prendre de retard dans le domaine de l’intelligence artificielle. Il faut donc créer « un Google européen » mais vouloir insuffler de l’éthique dans ce mouvement est un combat perdu d’avance. Elisabeth Couffignal (Consultant) : Les patrons des GAFA aujourd’hui offrent un contre-exemple de vie connectée et interdisent par exemple à leurs enfants l’accès au réseau. De plus des recherches sont menées pour savoir pourquoi il y a une telle densité de centenaires dans certains endroits du globe. Ne faut-il pas aller dans ce quotidien pour vivre mieux ? Les patrons donnent un contre-exemple mais la majorité ne vit pas comme eux. Le modèle qui domine est celui du modèle transhumaniste homogénéisé, compatible avec une certaine dose d’éthique. Jean-Louis Pierrel : IBM est hostile à l’université de la singularité et a refusé de soutenir son installation en France. La présentation que nous avons eue de QWANT et le RGPD ne permettent-ils pas de penser qu’il existe quelques espoirs ? Jean-Pierre Dupuy définit ainsi le « catastrophisme éclairé » : nous savons la catastrophe imminente mais nous n’y croyons pas. Il faut rendre la catastrophe crédible pour que nous mettions tout en œuvre pour l’empêcher. La technique nous donnera la solution mais la temporalité de la technologie n’est pas celle de la catastrophe annoncée. L’intelligence artificielle fait peur mais il faut la développer. Nous allons vers l’idée que l’intelligence artificielle doit être plus performante que l’être humain, qu’elle puisse trouver une solution sans que l’homme ne l’ait programmée. Il y a un changement du rapport à la science avec la volonté de créer une entité autonome. Le « syndrome de Frankenstein » existe mais il ne faut pas craindre le progrès même si l’on peut craindre que l’entité créée par le progrès échappe au contrôle de son créateur.

.       .

 .

Marielle VICHOT Professeur agrégée d'Histoire (ER) - Membre du Conseil d'administration de Géostratégies 2000. Propos non revus par intervenants