« Les relations internationales au ministère des armées »

Le mardi 19 mars, Géostratégies 2000 a reçu le Vice-amiral d’Escadre Hervé de Bonnaventure, autour d’un petit-déjeuner organisé dans les salons du Palais du Luxembourg.

Directeur Général adjoint de la DGRIS, il nous a présenté les missions de cette nouvelle direction et a insisté sur le rôle clé qui lui était confié, en cette période très incertaine, sur le plan stratégique international. Il a salué également la forte implication de la France au sein de l’OTAN et s’est félicité de la nouvelle impulsion donnée à la défense européenne.

La Direction Générale des Relations Internationales et de la Stratégie (DGRIS), créée le 1er janvier 2015, pilote l’action internationale du Ministère des Armées, en y associant l’État-major des Armées, la Direction Générale de l’Armement (DGA) et le Secrétariat Général à l’Armement (SGA), explique, dès le début de son exposé, le Vice-Amiral d’Escadre Hervé de Bonnaventure.

Ancienne Délégation aux Affaires Stratégiques (DAS), elle compte 210 personnes et répond à une volonté de rénover la fonction « Relations Internationales » et de mieux la coordonner. De la rationaliser également, en renforçant la cohérence, en évitant les doublons et en permettant une meilleure identification des responsabilités au sein du Ministère des Armées. Nous n’empiétons pas sur les compétences des autres acteurs, nous apportons l’étage stratégique. L’État Major des Armées était un peu réticent au départ, car il craignait que les opérations militaires ne lui échappent. Mais nous ne nous immisçons pas du tout dans ces questions et nos relations sont désormais apaisées, déclare Hervé de Bonnaventure. Par exemple, nous avons uni nos forces pour parvenir à un accord de partenariat stratégique pour la construction de 12 sous-marins pour l’Australie, signé en février dernier. La DGA a apporté son expertise. La DGRIS a convaincu Sydney de se doter de cette force, pour des raisons de dissuasion stratégique.

Nous établissons des dialogues avec nos partenaires étrangers et essayons de les influencer en cas de crises. Nous assurons la continuité de la veille stratégique, notamment pour ce qui concerne le cyber espace et nous préparons actuellement la mise à jour du « Livre Blanc sur la Défense et la Sécurité Nationale ». Nous travaillons étroitement avec chaque chef d’État Major et nous imprégnons des cultures différentes, ce qui est très enrichissant. Nous avons aussi autorité sur le réseau des 88 missions de la Défense de l’étranger, soit 300 personnes. Nous jouons également un rôle auprès de l’OTAN, de l’ONU et de l’Union Européenne.

DES POSTURES MENAÇANTES

Notre environnement stratégique se durcit, affirme Hervé de Bonnaventure, avec la montée en puissance des ambitions chinoises, qui sont désormais la priorité des Américains, au même titre que la question de la Corée du Nord et du terrorisme, e gouvernement Trump estimant que les tensions avec la Russie et l’Iran sont désormais sous contrôle. Pourtant, observe-t-il, la Russie a des postures d’intimidation de plus en plus fortes, en Géorgie, en Ukraine, en Syrie et en Libye et aussi dans le cyber espace. La course aux armements a repris de plus belle. Le monde occidental a augmenté ses dépenses de 2,5 % ces 2 dernières années, ce qui est peu, comparé au monde indopacifique (plus 8 % en 3 ans et plus 50 % en 10 ans). En une décennie, le budget militaire chinois a été multiplié par 3. Il est passé de 7 à 13 % des dépenses militaires mondiales. 156 milliards d’euros pour 2019, soit encore 4 fois moins que celui de Washington (715 milliards de dollars). Ces investissements répondent à une volonté de défendre le territoire chinois pied à pied et expliquent leurs différends avec leurs voisins en Mer de Chine Méridionale, même si les tensions diminuent. La liberté de circulation y est toujours ouverte. La Chine obéit à cette même logique lorsqu’elle hausse le ton face aux partisans de l’indépendance de Taiwan, tout en réaffirmant qu’elle n’a aucune politique de conquête. Elle veut également s’ouvrir de nouveaux marchés à l’export pour son armement.

Les sujets d’inquiétude se multiplient, avec la dissémination technologique d’une part, et les ruptures, d’autre part, qui entraînent une érosion de la supériorité occidentale traditionnelle. La multipolarité nucléaire, avec un nombre croissant d’acteurs et la remise en cause du Traité de Non-Prolifération Nucléaire, ne sont pas à prendre à la légère.

Ce contexte a un impact sur notre politique, martèle Hervé de Bonnaventure. On constate une forte augmentation des risques d’escalade et, en parallèle, un affaiblissement du multilatéralisme.

Partout, les arsenaux se renforcent. Toutefois, le risque de déclassement stratégique de l’Europe est réel. Depuis des années, nos budgets de la Défense diminuent. La Grande-Bretagne est à la 5ème place mondiale, la France à la 6ème, l’Allemagne à la 9ème et l’Italie à la 13ème. L’Allemagne, qui s’était engagée à consacrer 1,5 % de son PIB aux dépenses militaires en 2025, revoit ses objectifs à la baisse, en raison du ralentissement économique.

Ceci est d’autant plus alarmant que nous affrontons de nouveaux défis exogènes, des tensions avec la Russie.  La décision américaine de suspendre le Traité du Ciel Ouvert sur la limitation des armements ; la sortie du traité FNI sur le désarmement nucléaire, à la fois par Washington et Moscou, ne vont pas dans le bon sens. L’Europe pourrait même devenir le théâtre d’influence, voire d’affrontement entre les Etats-Unis et la Russie. Même si la France a appelé à un réveil stratégique, les Européens restent trop passifs. Ils doutent de plus en plus de l’automaticité de la riposte de l’allié américain, qui réclame surtout un partage du fardeau. Pour l’heure, les dépenses de défense américaine en Europe n’ont pas baissé, nuance Hervé de Bonnaventure.

Le Président Macron souhaite un objectif d’autonomie stratégique nationale, un leitmotiv ancré en France depuis De Gaulle, mais cela effraie nos voisins qui craignent un affaiblissement de l’OTAN. A tort, car tout ceci est compatible. Nous devons être des partenaires et non des vassaux au sein de l’OTAN. D’ailleurs, la France joue un rôle modèle. Elle déploie 300 soldats au sein du bataillon multinational de l’OTAN dans les Pays Baltes, elle fait partie de la « police du ciel » dans cette région et a décidé de participer, à hauteur de 10 %, à la nouvelle initiative « 4X30 », qui vise à renforcer les capacités de réaction rapide de l’Alliance contre une éventuelle opération militaire de la Russie. Grâce à ce dispositif, l’OTAN devra être capable de déployer 30 escadrons, 30 navires et 30 bataillons en 30 jours.

UNE POLITIQUE VOLONTARISTE

Simultanément, des facteurs endogènes de déstabilisation de l’Europe s’intensifient avec la montée des extrêmes, des populismes (en Italie, en Hongrie, en Pologne…). Le repli nationaliste triomphe (avec le Brexit, l’attrait sécessionniste en Catalogne et en Ecosse) et la manipulation des informations, avec les « fake news » fait rage. Il faut aussi se méfier de certaines coopérations, avec la Chine notamment, et ne pas laisser nos fleurons technologiques nous échapper. De plus, les priorités européennes varient en fonction des pays. Aucun consensus n’a été trouvé pour la « Mission Sophia », cette opération navale européenne dont le but était de lutter contre le trafic des passeurs en Méditerranée et de secourir les migrants. L’achat d’avions F35 par la Belgique a été un très mauvais coup pour la Défense européenne et reflète notre trop forte dépendance vis-à-vis des États-Unis. Par ailleurs, la mise en œuvre du PESCO, un nouveau projet de défense européen, avec une coopération structurée et permanente, déçoit. Pour y remédier, se réjouit Hervé de Bonnaventure, le Président Macron a lancé en 2018 « l’Initiative Européenne d’Intervention », un noyau dur de pays volontaires (10 membres actuellement), pour forger une culture stratégique commune, renforcer les capacités de l’Europe à agir ensemble. L’idée est de se réunir autour d’objectifs concrets et pragmatiques, de partager les travaux (retours d’expérience, exercices d’anticipation) et d’obliger à un dialogue, ce qui devrait accélérer la prise de décision au niveau européen et promouvoir l’autonomie militaire du groupe.

En Afrique, qui compte de nombreuses zones de conflits potentiels, le Maghreb et le Sahel demeurent une priorité, Les gouvernements sont trop faibles, les mouvements terroristes, notamment au Mali, sont une source d’instabilité et ont un impact négatif sur des pays voisins comme le Burkina Faso et le Niger. La grave crise humanitaire qui touche les pays riverains du Lac Tchad est aussi très préoccupante, tout comme la situation en Libye. Le Golfe de Guinée est également à haut risque. Tous les trafics (drogue, armement, médicaments…) passent par là. Il y aura bientôt une pénurie de matières premières. Si rien ne bouge, les stocks de poisson seront décimés d’ici 50 ans, alors que la population aura doublé.

La zone Indopacifique doit aussi être au cœur de notre politique. La France est une « nation indopacifique », avec 1,5 millions de nos ressortissants vivant dans nos collectivités ultra-marines. Nous y possédons aussi une immense zone économique exclusive. En 2018, Paris a proposé un axe « indopacifique » pour développer avec les Etats de la région des interdépendances utiles, des actions communes pour une sécurité commune. Car nous partageons les mêmes priorités stratégiques et devons affirmer notre présence (8600 militaires français) pour contrer les convoitises de la Chine, sa puissance et son influence énormes, qui inquiètent des pays comme l’Australie et le Japon.

La France est une puissance moyenne, mais avec un rayonnement global, conclut Hervé de Bonnaventure. Elle a la volonté farouche de défendre l’autonomie stratégique européenne, non contre l’OTAN, mais en agissant de concert avec cette alliance.

L’intervention du Vice-Amiral Hervé de Bonnaventure a été suivie par un débat animé par Raymond Douyère, Président de Géostratégies 2000.

Claude Frauly (IBM) : Les journaux chinois ont annoncé la participation du porte-avions Charles de Gaulle aux prochaines manœuvres navales chinoises. Pouvez-vous confirmer ?

C’est un message de désinformation, une manipulation orchestrée par les Chinois. Il faut la plus grande vigilance. La marine chinoise est de plus en plus puissante. Elle se déplace beaucoup, même jusqu’en Arctique, en Méditerranée. Elle a la capacité de se déployer. Elle est aussi très présente à Djibouti, où elle y fait des manœuvres tout à côté des nôtres.

Il faut maintenir le dialogue avec la Chine, c’est indispensable.

François-Xavier Martin (Président d’honneur de Crédit X Mines. Secrétaire Général et Trésorier de Géostratégies 2000) : Que pensez-vous de la proposition de lancer un porte-avion européen ?

Jean-Louis Pierrel (Relations Universitaires IBM France. Secrétaire Général Adjoint Géostratégies 2000) : La France peut-elle se passer d’un deuxième porte-avions ?

Il est certain que la France a besoin d’un deuxième porte-avions, mais les priorités économiques l’emportent. Pour se rassurer, on nous dit que nous avons toujours un porte-avions disponible, puisque nous avons une alliance, dans ce domaine, avec la Grande-Bretagne, mais ce n’est pas très convaincant…L’idée du porte-avions européen est intéressant, mais reste à l’état de projet. C’est très compliqué. On pourrait commencer par intégrer des pilotes étrangers dans un équipage national, comme on l’a déjà fait pour des hélicoptères, avec des pilotes allemands.

Avant tout, il faudrait mettre sur pied des industries européennes d’armement.

Roger Cukierman (R. Cukierman Conseil) : Verra-t-on un jour une armée européenne, face aux empires américains, chinois et russe?

Alexis Grenier (Président de Moss) : A l’heure du Brexit et du populisme en Europe, l’Europe de la Défense a-t-elle un avenir ?

Je ne crois pas que les Américains vont quitter l’OTAN et laisser les Européens seuls. Washington est convaincu de l’intérêt de l’alliance. L’armée européenne peut être une idée pour stimuler les différents partenaires, lancer une dynamique, mais c’est très difficile car l’Europe est une Union de pays et non pas une Fédération avec un commandement unique.

Les Britanniques vont-ils être exclus du système Galileo, programme de navigation par satellite, concurrent du GPS américain, à cause du Brexit ?

Les Britanniques expriment leur indignation, mais c’est légal, car, avec le Brexit, ils ne peuvent plus être un partenaire comme un autre. Cette décision obéit à la loi de protection du secret.

Après le Brexit, il faudra inventer une nouvelle relation avec ce nouvel Etat tiers que sera la Grande- Bretagne.

Toutefois, sur le plan militaire, la Grande-Bretagne est la nation européenne la plus proche de la France. Nous partageons les mêmes intérêts vitaux et ceci a été réaffirmé dans le traité de Lancaster House.

  Marie-Clotilde Hingray